Au début, j'avais une espèce de sac bariolé dont la pochette béante laissait entrevoir un porte-monnaie smiley ridicule et des bracelets multicolores pour le moins seyants, j'écrivais chaque mot d'une couleur différente (ce qui ne facilitait pas vraiment la lecture de ce qui n'était déjà qu'un beau tas d'ineptie), je collectionnais les surnoms pourris, les lol, les smileys-ponctuations conceptuels et les citations d'une platitude abherrante, j'aimais voire adorais absolument tout le monde, je ne savais ni m'habiller ni me coiffer, et visiblement j'étais éperdument amoureuse d'un garçon différent tous les mois (vous savez, l'amour à en souffrir, à en mourir ? ouais ouais.)
Un peu plus tard, j'écrivais en rouge et noir, je foutais des étoiles partout, je faisais quinze sous-entendus absolument pas subtils par phrase, je vivais pour des espoirs de départs grandiloquents, je me recroquevillais dans un spleen adolescent des plus original mais totalement véridique, sans que j'arrive à me souvenir de la véritable et authentique cause de tout ceci, je citais L'Enchanteur, Le Petit Prince ou Tokyo C'est Loin à tout bout de champ, j'aimais exclusivement, possessivement et pour toujours un nombre restreint de personnes, je ne savais toujours pas m'habiller ni me coiffer mais j'avais une frange, et visiblement j'étais éperdument amoureuse d'un garçon différent tous les 4 mois (l'amour à en souffrir, à en mourir, tout ça, et puis ça passe.)
Encore après, ah, là, j'étais devenue une littéraire, presque bachelière et presque majeure, alors je m'autorisais ce genre de phrases concises qui sont censées vouloir tout dire avec lyrisme et efficacité, j'écrivais de grandes envolées sur des choses insignifiantes, je m'auto-psychanalysais à grand coup de métaphores plus ou moins poétiques, j'envisageais l'avenir, je profitais des belles personnes que je recontrais, j'étais cuitée tous les samedis soirs ou presque, j'ai pris conscience que ce qui semblait s'éterniser ne filait en réalité que très vite, j'aimais beaucoup de gens mais avec mesure, j'avais toujours ma frange et un peu plus de personnalité dans les fringues que je portais, j'ai été obsédée par garçon pendant presque un an (l'orgueil à en souffrir, à en mourir, et en fait non.)
Et puis je suis partie.
L'année dernière, j'ai écrit trois articles sur le bonheur incommensurable et totalement typique procuré par une liberté nouvelle, et puis je n'ai plus écrit que la nuit, quand je ne dormais pas parce que je réfléchissais trop. Moi qui suis toujours une grosse gamine dans ma tête, j'ai pourtant grandi d'un coup, et ce n'est pas du tout une question de responsabilité, de factures d'électricité à régler soi-même ou de réveil à assurer toute seule. J'ai grandi parce que j'ai mis du temps à comprendre que dans cette voie que je m'étais choisie, malgré l'école, les cours, les notes, j'étais la seule à pouvoir décider de travailler ou non; j'ai perdu du temps, je ne me suis pas adaptée tout de suite à ce nouveau rythme, j'ai cru que ça durerait toute la vie. J'ai grandi parce qu'une petite partie de moi est partie en couille cet hiver-là, que je me suis retrouvée au pied d'un moi tout petit, tout bébé, qui devait définitivement partir désormais; parce que je me suis retrouvée au pied d'une tristesse qui n'était pas que la mienne propre. Et puis j'ai grandi parce qu'ici tout le monde a grandi avant moi.
J'avais toujours ma frange et je considère que je ne m'habillais pas trop mal, j'ai immunisé mon foie et goudronné mes poumons comme jamais, j'aimais sincérement de nouvelles amies, j'ai été attachée à un garçon à retardement (l'incompréhension à en souffrir... un petit peu).
Cet été, j'ai coupé ma frange.
Et je ne veux surtout pas penser à l'année prochaine.
En attendant, comme tu es là...


